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Event Paris 4. juillet 2001
Jean. A. Bonna, Associé de MM. Lombard Odier & Cie
TRADITION ET INNOVATION DE LA GESTION DE FORTUNE EN SUISSE Mesdames, Messieurs,
C'est un très grand honneur pour moi de prendre la parole aujourd'hui dans cette ville que j'aime tant.
On m'a demandé d'évoquer tout d'abord les relations historiques entre la place financière de Genève et celle de Paris, puis de vous livrer ma vision des forces et des atouts du "private banking" suisse, de réfléchir en quelque sorte à haute voix à la savante alchimie de la tradition et de l'innovation.
Paris et Genève : les liens noués et développés au fil du temps entre nos deux places financières sont anciens, très anciens. Ce sont des liens très forts, comme il en va généralement des liens anciens. Ils remontent à une époque où l'expression "place financière", vous vous en doutez, n'était pas encore de mise. Le courant d'affaires entre Genève et la France dont il est question ici trouve sa source loin dans l'Histoire.
Ce sont d'abord les grandes foires de la fin du Moyen Age et la présence à Genève du célèbre financier français Jacques Coeur. C'est ensuite la Réforme, l'afflux de réfugiés français vers la "Rome protestante" qui vont s'allier à d'anciennes familles genevoises pour former une société industrielle et commerciale qui va dominer la vie politique et économique de Genève et façonner l'histoire de la banque genevoise, de la "place financière" au cours des siècles qui suivront. Nombre de familles protestantes de la haute bourgeoisie vont ainsi, au XVIIIe siècle, s'engager dans des activités de banquiers simultanément à Genève et à Paris. Paris devenue ainsi et pour les banquiers genevois un authentique pôle d'attraction. On peut citer des noms illustres comme les Mallet, les Lullin, les Odier, les Mirabaud et les Thelusson. Le métier de banquier-prêteur est ainsi né. Cette association avec les milieux d'affaires français va permettre le financement du Royaume de France. On parlait alors, à propos des emprunts viagers du Trésors français de "géniale invention des banquiers genevois". Puis il y aura Necker, le célèbre financier genevois et non moins célèbre ministre des finances de Louis XVI jusqu'à la Révolution. Puis ce sera l'annexion de Genève par la France, manière de resserrer les liens dont je conviens qu'elle n'est pas fatalement la meilleure (...). Genève, envahie dès 1798 et qui demeurera française jusqu'à la fin de l'Empire, connaît alors une période assez sombre, marquée néanmoins par la naissance de la plupart des banques privées. Ce survol historique quelque peu sommaire pour illustrer, Mesdames, Messieurs, l'étroitesse de nos relations. Mais au-delà de celles-ci, au-delà de l'ouverture de Genève à la France et au monde, c'est plus généralement l'ouverture de la Suisse au monde qu'il faut évoquer afin d'expliquer le caractère naturellement - j'allais dire viscéralement - international du "private banking" en Suisse. Ouverture de la Suisse au monde : je ne m'arrêterai pas ici sur le rôle important et qui mérite d'être mentionné au passage, joué par les mercenaires suisses à l'étranger au cours de l'Histoire. Il y aurait lieu en outre de mentionner l' importante émigration suisse à travers le monde. Je m'en tiendrai ici à la réalité économique contemporaine. Car c'est bien l'économie suisse toute entière qui présente - taille et situation du pays oblige - un caractère fondamentalement ouvert, pas seulement la place financière suisse, pan au demeurant essentiel de cette économie puisqu'elle représente près de 12% du PIB.
Quelques indicateurs expriment bien le degré d'ouverture de l'économie nationale, son imbrication dans l'économie mondiale. Ouverture économique tout d'abord :
- La valeur des exportations, comme d'ailleurs celle des importations en l'an 2000, représentait 35% du PIB.
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Ouverture financière ensuite :
- Un excédent de la balance courante équivalant à 11,5% du PIB, ce qui est élevé en comparaison internationale et qui traduit, comme vous le savez, l'excédent d'épargne domestique. Cela signifie "ipso facto" que le pays prête au reste du monde, est exportateur net de capital.
Voilà qui, au passage, inflige un démenti à une légende encore assez répandue selon laquelle la Suisse devrait sa prospérité et son haut niveau de vie au seul afflux de fonds étrangers. Ceux-ci sont au demeurant considérables, puisqu'on estime que 30 à 40% de la fortune privée que des étrangers placent à l'étranger sont gérés en Suisse. Mais il faut comprendre que, du fait du caractère international de la gestion de fortune pratiquée en Suisse, du fait du caractère hautement diversifié des portefeuilles de cette clientèle, une grande partie de ces fonds, déposés initialement en Suisse, sont ensuite réexportés vers d'autres grands centres internationaux. Cela a valu à la Suisse ce qualificatif objectivement non dénué de fondement mais assez mal connoté, de "plaque tournante" à l'échelon international.
En réalité, c'est plus simplement, et de longue date, d'un très grand centre financier international qu'il s'agit, un très grand centre de gestion diversifiée, rompu avant l'heure aux exigences et contraintes de la globalisation. Un centre d'excellence, en somme. On peut ainsi légitimement se demander pourquoi un si petit pays que le nôtre est devenu un centre financier aussi important et pourquoi une partie aussi importante de l'épargne mondiale y est gérée. Les raisons de cet essor surprenant renvoient à la fois à notre sens de la tradition et à notre capacité d'innovation.
La Tradition tout d'abord.
- La Suisse est un petit pays sans ressources propres, qui a été de tout temps tourné vers l'extérieur afin de satisfaire ses besoins: besoin d'importer des matières premières tout d'abord, besoin ensuite de se mettre au service de l'étranger, de vendre ses services à l'extérieur; je pourrais mentionner ici l'importante émigration suisse vers des pays lointains comme l'Argentine, le Paraguay, le Chili, par exemple. Pour la petite histoire, il faut savoir que de nombreux pâtissiers suisses ont exercé leurs talents à travers le monde. Plus tard, le tourisme, les grandes multinationales ont aussi fait vivre cette tradition d'ouverture, mettant ainsi en exergue le caractère extraverti de ce pays.
- Autre aspect fondamental: le caractère trop exigu du marché financier intérieur, c'est à dire la surabondance d'épargne domestique, à laquelle j'ai déjà fait allusion, par rapport à l'investissement réel domestique. D'où cet intérêt très précoce des investisseurs pour les marchés étrangers. Les banquiers privés ont ainsi joué un rôle important dans le financement des grands travaux d'infrastructure liés à la révolution industrielle (je pourrais citer les chemins de fer à Lyon ou encore le tramway de Saint Petersburg). Puis ce sera l'Amérique dès 1840, le Japon à partir de 1950 - à un moment donné les banquiers privés genevois détenaient plus de 5% de Nomura -, les pays européens également et bien sûr.
- L'importance et le rôle des banquiers privés suisses organisés en sociétés de personnes - ils étaient encore plus de 100 au sortir de la deuxième guerre mondiale, ils ne sont plus que 17 aujourd'hui, mais leur importance en termes de part de marché s'est accrue depuis 20 ans -, est un phénomène qu'il faut aussi mentionner dans ce contexte. La forme juridique de ces sociétés a contraint ces banques à se concentrer sur la gestion de fortune, pour des questions de besoins en capitaux.
- Au chapitre de la tradition il y aurait lieu d'évoquer encore la tradition de discrétion, de protection de la sphère privée. Le secret bancaire, si souvent décrié, c'est précisément, Mesdames, Messieurs, le devoir de discrétion du banquier vis à vis de son client. C'est donc bien davantage qu'un "corpus" de règles de droit. On ne légifère pas sur la discrétion, c'est une attitude, un ensemble de règles non écrites de comportement, qui participent de cette tradition d'affaires que je tente de décrire, d'une manière de concevoir les relations entre une banque et son client, je veux dire entre un banquier et son client, dès lors que ces relations sont par nature très personnalisées.
- La très grande personnalisation du service à la clientèle, enfin, est une autre caractéristique traditionnelle des banques privées suisses.
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J'en arrive maintenant à l'Innovation, cet autre trait saillant du "private banking" suisse.
- Les banquiers suisses ont compris très tôt que, dans la panoplie des métiers bancaires, la gestion de fortune faisait figure de créneau particulièrement rentable. Ils se sont à partir de ce constat attachés à perfectionner en permanence leur outil de production dans ce domaine. Ainsi des départements de recherche financière internationale ont été créés très tôt - au début des années soixante par exemple dans mon établissement -, et dotés de moyens importants. L'expertise pan-européenne dans le domaine de la recherche fondamentale remonte ainsi à une époque où les marchés financiers étaient encore très segmentés, et où peu de grands établissements bancaires s'engageaient encore hors de leur pré carré domestique, en terre inconnue. Nous fûmes à cette époque et à cet égard des pionniers, je crois pouvoir en témoigner.
- Toujours dans ce contexte, l'outil informatique a été développé précocement et dans le sens des besoins spécifiques de la gestion de fortune, aussi bien institutionnelle que privée. Je pense ici et par exemple aux standards de calcul de performance, si importants pour les acteurs institutionnels aux yeux rivés sur les "benchmarks".
- Le marché institutionnel, précisément, est un autre domaine où les banquiers suisses ont fait figure de pionniers. Il a été attaqué là encore très tôt. La Suisse demeure aujourd'hui, avec le Royaume Uni et les Pays Bas, le seul pays en Europe où le principe des fonds de capitalisation a acquis droit de cité, alors qu'ici en France les fonds de pension demeurent encore largement un sujet de polémique très, assurément trop, connoté politiquement.
- Des fonds de pension aux fonds de placement il n'y a qu'un pas. Ainsi, les exigences liées à la diversification des portefeuilles ont été très tôt intégrées par les banques en Suisse. L'essor considérable dès les années 80 de l'industrie des fonds de placement qui demeure en Suisse monopolisée par les banques (ce qui n'est pas le cas par exemple et comme vous le savez dans les pays anglo-saxons) , le positionnement des banques suisses dans le domaine des fonds sectoriels comme dans celui des produits dits alternatifs, traduit bien cette volonté et cette capacité d'offrir une palette internationale de produits toujours plus large à la clientèle.
- En marge du développement florissant de la gestion de fortune, se sont en outre développés des services annexes, comme le "corporate finance" ou le "private equity" dont l'importance est, elle aussi, grandissante pour les banques suisses. La notion de "cross fertilization" devient ici une réalité tout à fait tangible, puisque souvent en effet, une relation d'affaires nouée avec un particulier à la tête d'une entreprise et dans le cadre de la gestion de sa fortune privée, débouche sur un partenariat financier entre la banque et cette entreprise.
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- Enfin, pour clore le chapitre de l'innovation, et sans vouloir anticiper sur les propos de Madame Hunziker-Ebneter, je voudrais rappeler que les exigences liées à un environnement multi-devises ont été très tôt prises en compte par la bourse suisse. La possibilité de traiter des valeurs dans une devise autre que le franc suisse, avec la création d'un segment dollar, d'un segment euro, a précédé les grands mouvements de regroupements et d'alliances entre les bourses européennes. L'arrivée de l'euro a ainsi été en Suisse comme ailleurs mûrement préparée, pleinement et scrupuleusement anticipée. L'imbrication complète de la place financière suisse dans l'espace financier européen permet ainsi d'affirmer que la Suisse fait "de facto" partie de la zone euro, du point de vue financier. Ainsi la place financière suisse s'est- elle au moins autant préparée que ses homologues européennes à l'arrivée de la monnaie unique. De part son poids, son ouverture, elle est de fait partie prenante à l'achèvement du marché financier unique et par conséquent concernée par les conclusions du rapport Lamfalussy. Notre droit bancaire et boursier est par ailleurs et désormais très largement eurocompatible.
En résumé, Mesdames Messieurs, la Suisse demeure aujourd'hui avec Londres (pour des raisons très différentes dans ce cas, liées à l'Empire) et, plus récemment, New York, la seule place financière de gestion de fortune authentiquement et complètement internationale.
Quelques réflexions personnelles maintenant et pour conclure, dans la foulée des propos de M. Roth, sur le projet de directive de l'UE sur la fiscalité de l'épargne et sur la position de la Suisse dans les délicates négociations bilatérales qui vont s'ouvrir avec l'Union. Les banques suisses, vous devez le savoir, sont largement à l'origine de la position très souple et ouverte du Conseil fédéral à propos de l'extension à la Suisse - au titre des "mesures équivalentes" - du contenu matériel de cette directive. L'introduction en Suisse d'une retenue sur les intérêts perçus par des résidents communautaires, retenue qui serait prélevée conformément au modèle européen par les "agents payeurs", autrement dit par nous les banques, ne serait toutefois pas une mince affaire. Les coûts liés à ce système, qui fonctionnerait en parallèle avec notre propre système de retenue à la source, seraient en effet considérables, qu'il s'agisse des coûts directs ou indirects, du coût initial ou du coût de maintenance du système. Nous sommes néanmoins prêts à consentir un tel sacrifice en dépit de notre non appartenance à l'Union, prêts à payer un tel prix, à condition notamment que le système mis en place présente toutes les garanties d'étanchéité au sein même de l'Union, ce qui n'est pas le cas en l'état du projet. A condition ensuite que cette retenue soit considérée comme une "mesure équivalente" dans la durée et non pas comme une mesure transitoire avant le passage à l'échange d'information. Un tel système, l'échange d'information, est en effet profondément contraire à notre ordre juridique. Il serait par conséquent et de toute évidence attaqué en Suisse et très certainement rejeté par le peuple. Il est en effet, ce système, profondément contraire à notre ordre juridique, mais aussi profondément contraire à l'idée que le citoyen contribuable suisse se fait de sa responsabilité individuelle vis-à-vis du fisc. Or, même si, en l'espèce, ce sont les citoyens contribuables de l'Union qui feraient l'objet de cet échange d'information, c'est bien le peuple suisse qui, par le biais de notre système de démocratie directe, serait amené à se prononcer sur l'opportunité de lever ainsi le secret bancaire. Je n'ai en d'autres termes aucune raison de penser que le contribuable suisse accepterait pour autrui ce qu'il refuserait pour lui-même. On ne peut dès lors que souhaiter que les négociateurs de l'Union dans cette affaire, mesurent ce risque politique. A défaut ils donneraient indirectement des munitions aux plus farouches adversaires de l'Union européenne en Suisse, aux partisans d'une attitude réfractaire, négative et fermée, aux adversaires de l'intégration. On sortirait alors d'un processus de négociations pur entrer dans une logique de guerre ouverte. Ce serait très grave, la politique du pire étant toujours la pire des politiques.
Je vous remercie de votre attention.
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